LIEUX DE MÉMOIRE et D'HISTOIRE
de L'IMMIGRATION et de L'EXIL ESPAGNOLS en ÎLE-DE-FRANCE
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150 ans d’immigration espagnole en Île-de-France


L’immigration espagnole à Paris et en banlieue au XXe siècle


Comme en témoigne la création d’organismes caritatifs catholiques spécifiques (Asile San Fernando), il existe déjà une présence espagnole à Paris et en région parisienne à la fin du XIXe siècle mais les trois principales vagues migratoires dans cet espace sont constituées par l’arrivée d’émigrés « économiques » de 1915 à 1932 ; d’exilés républicains dans les années 1940 ; et à nouveau d’« économiques » entre 1956 et 1970. En 1968, les Espagnols représentent la première nationalité à Paris intramuros (65 500) et sont au total 145 000 dans l’ensemble de l’Ile-de-France.


1900-1940 Naissance d’une colonie

En 1911, avec moins de 8 000 Espagnols, le département de la Seine compte à peine 8 % de ceux qui résident en France car, à l’époque, leur localisation est essentiellement frontalière, dans le Sud-Ouest et le long du Golfe du Lion.

A Paris intramuros, une petite colonie habite dans le quartier des Halles, où se sont établis des négociants en fruits « exotiques » : oranges et amandes de Valence, bananes des Canaries. Majoritairement originaires du Levant, ils font appel à des membres de leurs familles et à des proches pour les aider en matière de comptabilité, de manutention et de vente au détail.

Le XVIe arrondissement et Neuilly-sur-Seine accueillent les membres de la représentation diplomatique, quelques riches familles de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie, ainsi que des étudiants fortunés.
Dans le Nord très industriel du département, les villes de Saint-Denis et Aubervilliers abritent une population constituée en majorité de jeunes gens, exploités dans des verreries ou travaillant comme manœuvres dans de grands établissements métallurgiques et chimiques.

En 1913, la visite du père clarétain Gabriel Palmer, mandaté par le roi Alfonso XIII, entraîne l’achat par la monarchie espagnole de l’église du 51bis rue de la Pompe dans le XVIe arrondissement et d’un terrain à bâtir situé à la limite entre Saint-Denis et Aubervilliers.
Le doublement significatif du nombre des Espagnols en France entre 1911 et 1921 est clairement dû à la Première Guerre mondiale qui suscite un important besoin de main-d’œuvre dans l’agriculture et dans l’industrie, notamment celle destinée à la guerre, or en ce domaine la région parisienne est en première ligne. L’Espagne, pays neutre, vend des produits agricoles aux belligérants des deux camps, ce qui entraîne un net renchérissement des denrées et une disette dans les campagnes ; en outre, le minage des fonds atlantique par les Allemands coupe cours à l’émigration traditionnelle vers l’Amérique latine.

A partir de 1915, l’afflux de jeunes hommes en recherche de travail à la Plaine Saint-Denis donne rapidement lieu à la constitution du quartier de la Petite Espagne entre l’avenue Wilson et le canal ; certains d’entre eux ont été directement recrutés en Estrémadure par la grande tréfilerie Mouton dont la production de fil de fer barbelé a été décuplée par le conflit ; d’autres sont embauchés dans des usines sidérurgiques, métallurgiques et chimique de la zone.
De nombreux retours ont lieu fin 1918, mais la persistance de l’inflation et les mauvaises récoltes entraînent rapidement de nouveau départs pour la région parisienne : cette fois-ci, les hommes sont accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Le processus des chaînes migratoires conduit à une nette augmentation de la présence des Espagnols dans la Seine.

A partir de 1926, leur nombre est plus élevé en Seine-banlieue qu’à Paris même car il s’agit majoritairement ouvriers d’industrie. En 1931, 74 % d’entre eux résident en banlieue nord (actuelle Seine-Saint-Denis), mais on relève également leur présence au sud-ouest de la capitale, à Choisy-le-Roi, Ivry et Vitry (Val-de-Marne), ainsi qu’à Boulogne-Billancourt, Colombes, Courbevoie et Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), à l’ouest.
Dans Paris intramuros, on recense toujours quelques centaines d’Espagnols autour des Halles et dans le XVIe arrondissement, mais la grande majorité d’entre eux habite désormais des quartiers populaires, notamment le XIe autour de République et de Bastille, et des arrondissements périphériques et alors marqués par la présence d’industries : XVIIIe et XIXe au nord ; XIIIe et du XVe au sud.

Outre les personnes ayant quitté l’Espagne pour des raisons essentiellement économiques, dès la Semaine Sanglante de Barcelone de 1911 et surtout après l’arrivée au pouvoir du dictateur Miguel Primo de Rivera en 1923, des exilés politiques anarchistes vivent aussi dans la Seine. Leur activité militante, structurée par les réunions de la CNT, à la Bourse du Travail de la Grange-aux-Belles (Paris Xe), vise notamment à conscientiser les immigrés économiques, à travers l’organisation de meetings et de représentations théâtrales en espagnol à Paris et en banlieue.

La crise des années 1930 et le chômage dû à l’instauration de quotas de travailleurs étrangers dans l’industrie et les services entrainent de nombreux retours à partir du printemps 1931, et ce en lien avec les espoirs nés de l’avènement de la Deuxième République en Espagne. La région parisienne perd alors plus du tiers de sa population espagnole.

Entre 1936 et 1939, pendant la Guerre civile, la majorité de la colonie de la région parisienne prend le parti de la République : des hommes partent se battre pour la défendre dès août 1936 et beaucoup d’Espagnols participent activement aux collectes destinées à envoyer des vivres et des vêtements chaud aux républicains. Ils prennent part aussi aux meetings en faveur de la République organisés par les partis de gauche au Vélodrome Buffalo ou au Vélodrome d’Hiver.

Le conflit en Espagne, la Deuxième Guerre mondiale et la fermeture de la frontière par le gouvernement français (1946-1948) ont pour conséquence la sédentarisation forcée en région parisienne des familles immigrées qui, pendant plus de 10 ans, perdent parfois tout lien avec leurs familles restées au pays. Ensuite, pratiquement aucune d’entre elles ne choisit de rentrer dans une Espagne marquée par la répression, l’autarcie et la misère, caractéristiques du premier franquisme.

1939-1955 L’arrivée des exilés

Les trois départements de la région parisienne sont interdits par décret aux Espagnols arrivés en France lors de la retirada de février 1939, à l’exception de ceux y comptant des ascendants ou des descendants, ce qui permet au moins le retour des engagés volontaires de 1936.
En mai-juin 1945, les rescapés espagnols des camps nazis, soit faits prisonniers sur la ligne Maginot en 1940 et déportés à Mauthausen, soit arrêtés pour faits de résistance et internés dans différents camps, sont « rapatriés » à l’hôtel Lutetia. Ceux d’entre eux qui n’ont pas d’attaches en province restent à Paris après leur arrivée et trouvent à se loger dans des hôtels des quartiers populaires du nord-est de la capitale. Leurs activités antifranquistes, dans des réseaux anarchistes ou communistes, les amènent à côtoyer des filles d’immigrés de l’entre-deux-guerres, ce qui donne lieu à de nombreux mariages.
Nombre d’exilés républicains arrivent de province, parfois à la suite de retrouvailles avec leurs épouses (internées dans d’autres régions ou arrivées clandestinement d’Espagne), car Paris et sa banlieue offrent davantage d’opportunités d’emplois que le Sud. Par exemple, suite à la nationalisation de la Régie Renault, le gouvernement de la Libération choisit de réserver des postes à des réfugiés républicains, en remerciement de leur participation à la Résistance.
A Paris, beaucoup de militants anarchistes, socialistes et communistes se logent dans les quartiers ouvriers du XXe (Belleville) et du XIe (République, Bastille), généralement de manière précaire car ils pensent que leur séjour en France est provisoire et espèrent rentrer au plus vite dans une Espagne libérée de la dictature.
Certains exilés communistes choisissent Paris pour des raisons politiques suite au transfert de la direction du PCE de Toulouse à la capitale, fin 1945. Beaucoup d’entre eux résident dans des villes de la « banlieue rouge » telles Ivry, Vitry, Montreuil ou Champigny, et en banlieue nord où les facilités liées à la présence de municipalités communistes se doublent parfois de liens familiaux remontant à l’entre-deux-guerres.
Tant les anarchistes que les communistes vont être très actifs dans la lutte antifranquiste à Paris et en banlieue et les seconds feront beaucoup de prosélytisme auprès des immigrés « économiques » arrivés dans la période suivante, notamment à travers leur engagement au sein de la CGT.

1956.1970 La déferlante des Trente Glorieuses

A partir de 1956, la politique franquiste change du tout vis-à-vis de l’émigration et permet, voire encourage, les départs suite à la création de l’Institut espagnol d’émigration (IEE) et à la signature d’accords avec différents pays d’accueil, dont la France. Les flux les plus notables se produisent entre 1960 et 1965.
Alors que dans l’entre-deux-guerres, près de 70 % des Espagnol en France vivaient dans des départements situés au sud d’une ligne Bordeaux-Marseille, un tiers de cette nouvelle immigration se dirige vers l’Ile-de-France. En 1968, plus de 144 000 d’entre eux y résident ; ils représentent alors 6,4 % des étrangers dans la région et près du quart (24 %) des 607 000 Espagnols vivant en France.

Paris

Comme à l’échelle nationale, à Paris intramuros, les Espagnols constituent la première nationalité étrangère avec 65 500 personnes en 1968. Beaucoup de primo-migrants de la période n’appartiennent pas aux réseaux traditionnels d’émigration vers la France et sont originaires de Galice et d’Andalousie.
Si, comme dans les périodes précédentes, il s’agit essentiellement d’émigrés d’origine rurale, peu ou pas qualifiés, venus occuper les postes les plus difficiles du bâtiment et des travaux public (BTP) ou de l’industrie (notamment automobile où ils forment les gros bataillons des OS aux côtés des immigrés maghrébins), l’immigration espagnole des Trente Glorieuses est marquée par un phénomène nouveau et massif : la présence notable de femmes venues seules (y compris quand elles sont mariées, voire quand elles ont des enfants) pour s’employer dans le service domestique. Beaucoup de ces jeunes femmes sont des pionnières de l’émigration et seront rejointes ensuite par leur fiancé ou leur époux.

Dans un premier temps, elles sont engagées comme « bonnes à tout faire » par des familles de la classe moyenne supérieure ou de la bourgeoisie des quartiers résidentiels parisiens, ce qui explique la très nette surreprésentation de l’immigration féminine espagnole dans les XVIe et XVIIe arrondissements (chiffres). En 1968, à Paris, les trois quarts des employées de maison et des femmes de ménage de Paris sont espagnoles, ce qui donne naissance au stéréotype de la « Conchita ». Dans un premier temps, elles habitent des chambres de bonne exigües au dernier étage des immeubles bourgeois puis, après l’arrivée de leur mari, elles accèdent parfois au travail de concierge, ce qui leur permet de disposer d’une loge, plus pratique pour travailler tout en élevant leurs enfants. Des hommes travaillent également dans le secteur des services domestiques (18 % en 1975) dans ces arrondissements bourgeois, en tant que concierges, chauffeurs, valets de chambre, maîtres d’hôtel ou jardiniers.

La Mission espagnole de la rue de la Pompe assure une fonction à la fois religieuse et sociale : la messe dominicale accueille jusqu’à 3 000 fidèles, de nombreux mariages, baptêmes et communions solennelles y sont célébrés ; elle fait aussi office de bureau de placement et d’aide sociale ainsi que de centre culturel. Nombre d’Espagnols fréquentent également les paroisses Saint-Honoré-d’Eylau et Notre-Dame-de-Grâce de Passy dans le XVIe.
Les principales voies du quartier, l’avenue Victor Hugo, les rues de la Pompe et de Passy, la chaussée de la Muette (XVIe) et l’avenue de Wagram (XVIIe) sont investies pour le traditionnel paseo du dimanche après-midi.

A la différence des îlots espagnols de la banlieue nord, ces arrondissements cossus ne comptent pas de petits commerces ethniques de détail, mais on trouve néanmoins trois banques espagnoles rue de la Pompe ainsi que des agences de voyages.
La présence espagnole est moindre mais cependant non négligeable dans les quartiers populaires des XIe, et XIXe arrondissements et dans le vieux centre pas encore réhabilité, autour des Halles. Dans les années 1960, la crise du logement qui sévit à Paris conduit nombre de migrants à habiter des garnis (hôtels meublés), y compris quand il s’agit de familles.

Banlieue

En 1968, la ville de banlieue où résident le plus d’Espagnols, ou plus précisément d’Espagnoles, est Neuilly-sur-Seine dans les Hauts-de-Seine, car nombre de ses habitants aisés ont recours à la domesticité féminine (bonnes, femmes de chambre, cuisinières, etc.) et emploient également des concierges.

Dans les communes ouvrières, le ratio hommes-femmes est inversé. C’est très net à Boulogne-Billancourt et, dans une moindre mesure, à Aubervilliers, Montreuil, Vitry et Ivry car de nombreux hommes seuls, célibataires ou non, travaillent dans de grandes entreprises de la métallurgie ou dans le bâtiment. La légère majorité de femmes à Saint-Denis est due à la présence de familles depuis l’entre-deux-guerres.

Dans les quartiers où la colonie espagnole remonte au début du siècle, telle la Petite Espagne de la Plaine Saint-Denis, le départ des membres de la deuxième génération, en voie de nette ascension sociale et en quête de plus de confort, laisse des logements vacants pour les nouveaux immigrés. Ils entretiennent souvent des liens familiaux avec leurs compatriotes arrivés dans l’entre-deux-guerres, quand ce ne sont pas eux-mêmes les enfants de familles ayant quitté la Plaine Saint-Denis lors de la crise des années 1930, nés et parfois scolarisés dans le quartier.

L’importante crise du logement qui caractérise la période entraine le retour à l’autoconstruction et à l’installation dans des lotissements sauvages, désormais appelés « bidonvilles ». A proximité de la Petite Espagne, ceux du Franc-Moisin et du Cornillon explosent littéralement. Deux autres apparaissent au nord de Saint-Denis : celui du chemin de Marville, exclusivement espagnol et d’une taille limitée ; celui de La Campa, immense, qui, à la limite de La Courneuve, accueille des populations tsiganes, espagnoles, portugaises et enfin algériennes. Suite à une mobilisation gouvernementale, les bidonvilles sont progressivement résorbés au début des années 1970, laissant la place à de vastes cités HLM, telles celles des Francs-Moisins à Saint-Denis (1973) et des Quatre Mille logements à La Courneuve (1966-1970). Beaucoup d’immigrés espagnols y seront logés.

Dans les années 1960-1980, à la différence de la période précédente, l’augmentation du niveau de vie des ouvriers (hausses des salaires, aides sociales) et la baisse du coût du transport ont pour conséquence une nette mobilité pendulaire. Ainsi, de nombreux immigrés espagnols résidant à Paris ou dans des communes limitrophes en banlieue travaillent chez Citroën à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), chez Talbot à Poissy (Yvelines), ou sur de grands chantiers d’aménagement comme la construction de l’autoroute A1 entre Paris et Lille. C’est également la période d’installation des Espagnols dans l’ensemble de l’Ile-de-France et non plus simplement à Paris et dans les trois départements de la petite couronne, symbolisée par la naissance d’associations ethniques dans des villes comme Trappes, Pontault-Combault, Montereau, Corbeil-Essones, Argenteuil, Versailles.

Références

- Article rédigé par Natacha Lillo, Maître de conférences de civilisation espagnole contemporaine à Sorbonne Paris Cité (Paris Diderot) et membre du laboratoire Identités Cultures Territoires (ICT). © Natacha Lillo

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